Jean-Marc Chamot : humanisme et bienveillance au service d’une vie de pratique (partie 1)

Entretien entre Jean-Marc Chamot et Marie Apostoloff paru dans le numéro Hors-série Spécial Aïkido n°9 de Dragon Magazine (octobre 2015).

 

Marie Apostoloff : Jean-Marc Chamot pratique l’aïkido depuis plus de quarante an. Il côtoie pendant de longues années certains élèves directs du fondateur et assure même l’interprétariat des stages de maître Sugano pendant près de neuf ans. Chargé de la formation à l’Ecole des Cadres régionaux en Ile de France, la pédagogie est sa seconde passion, la fraternité son crédo. Il retrace avec nous son parcours, d’une richesse exceptionnelle, et se fait un plaisir de nous faire partager sa vision sur le monde du Budo. Au-delà de ses connaissances aussi nombreuses que variées, ce qui m’a particulièrement plus chez Jean-Marc sont ses qualités humaines.

Première partie

Marie Apostoloff : Quand avez–vous commencé la pratique de l’Aïkido et pourquoi ?

 

JMC : Mon 1er timbre de licence date de 1972–1973, alors que j’étais en 1ère au lycée. A l’époque j’ignorais totalement l’existence de l’Aïkido et je voulais faire du Karaté ou du Judo.

Je voulais apprendre à me battre et à me défendre. J’appréciais les films de Bruce Lee et je voulais lui ressembler, savoir gérer mon corps dans des situations similaires (Rires). Je ne me rendais pas compte de ce que cela représentait…

C’est finalement un de mes camarades de classe, un Judoka qui s’initiait alors à l’Aïkido qui m’emmena dans mon premier club, dans la banlieue sud de Paris.

 

MA : Vous vous êtes donc inscrit à votre tout premier cours d’Aïkido, qui était votre 1er enseignant ?

 

JMC : Mon premier enseignant s’appelle Yvon Penglaou, il n’enseigne plus mais nous sommes toujours en contact ! Instituteur de formation, c’était un véritable pédagogue, quelqu’un de charismatique. Il était alors Shodan et déjà titulaire du BEES qu’il avait été l’un des premiers à passer. Ancien rugbyman et Judoka, il était grand et solidement charpenté, il avait appris l’Aïkido auprès de Roger Lefeuvre, l’un des meilleurs élèves de maître Nocquet.

J’ai commencé par fréquenter le club deux fois par semaine. Au bout de la première année, Yvon ayant ouvert un second club, je suis complètement tombé dans la « cocotte minute » de l’Aïkido et j’en ai fait presque tous les jours… Cela s’est fait « naturellement » tant cette discipline semblait me correspondre parfaitement. J’étais tellement enthousiaste, je débordais tellement d’énergie qu’à l’époque j’ai amené beaucoup de mes ami(e)au club.

J’ai également commencé à accompagner Yvon tous les vendredi soir à Cachan dans le dojo où il continuait à s’entraîner.

Ce club était dynamique et Roger invitait des experts d’autres mouvances (souvent d’anciens élèves de maître Noro) à venir animer les cours du vendredi en sa présence. J’ai alors fait la connaissance de Michel Drapeau qui avait une faculté d’adaptation impressionnante, ni volumineux, pas très grand, il était tout de muscles et d’os. Les Japonais le connaissaient comme étant un excellent Uké et Tamura Senseï l’appelait « la balle de caoutchouc » tant il semblait rebondir dynamiquement lorsqu’il était projeté. Les autres « enseignants visiteurs » du vendredi pouvaient être Max Méchard ou Michel Bécart. Mariano Aristin qui avait été un des bons élèves de maître Nocquet (et qui invitait alors régulièrement Kobayashi Senseï) est aussi venu quelques fois animer des cours. Quand Christian Tissier est revenu du Japon vers la fin des années 70, Roger l’a également invité.

Avec le recul, je me rends compte que la perception que j’avais alors de tout ceci tenait du plus grand flou artistique, j’étais encore un « gamin ». Ce qui m’intéressait c’était de « manger le plus possible de tatami », je pratiquais tous les soirs et dès qu’il y avait un stage le weekend, j’y allais (à l’époque, ceux-ci n’étaient pas aussi fréquents qu’aujourd’hui !). En ce qui concernait le Japon, je n’en connaissais pas grand chose, j’étais vraiment beaucoup plus axé sur la pratique et la technique que sur la culture. Cependant, l’Aïkido avait déjà une énorme influence sur moi et ma façon de me comporter et de vivre. Cela peut sembler anecdotique mais je me souviens que ma toute première rencontre avec un « vrai » japonais « en chair et en os » a eu lieu lorsque j’ai découvert Tamura Senseï en stage (rires) !

 

MA : Vous débutez dans les années 70, comment se pratiquait l’Aïkido à cette époque ?

 

JMC : La pratique était rugueuse, pas nécessairement violente, mais incisive. La notion d’Uké était relative. Nous savons tous maintenant que Ukéru signifie recevoir mais, à l’époque, l’état d’esprit n’était pas de recevoir la technique, c’est-à-dire d’être Uké, mais nous pensions plutôt à purement et simplement à attaquer. Cela présentait des avantages : la situation de départ était assez claire. Cependant, quand l’attaquant ou le défenseur (!) ne connaissaient pas vraiment l’Aïkido, cela pouvait parfois se révéler douloureux. On attaquait et on considérait que c’était à l’autre de gérer la technique comme il le pouvait, il était responsable de sa « survie ».

Ce n’était peut-être pas la meilleure approche pédagogique pour faire progresser techniquement les gens mais cela l’était combativement parlant. Lorsque Michel Drapeau racontait qu’il avait vu maître Noro se faire défier par des visiteurs qui venaient à son dojo et que c’était ce côté incisif, « combatif » qui avait fait pencher la balance vers l’efficacité, nous étions fascinés. C’était des histoires comme celles-là qui nous donnaient l’impression que l’on saurait se débrouiller si jamais on en venait à utiliser l’Aïkido dans la rue. La pratique était donc physique et intense, je ne compte plus le nombre de fois où j’ai failli quitter le tatami pour aller vomir. J’étais pourtant jeune, plutôt solide et entraîné et j’en redemandais.

L’idée qu’il fallait former des combattants était dominante et l’entraînement tenait donc assez généralement du « training », il fallait absolument tenir bon physiquement. Les clubs que je fréquentais alors fonctionnaient généralement selon ce mode opératoire. Il y avait cependant d’autres salles qui avaient une approche plus philosophique mais que je trouvais un peu « fumeuse », l’entraînement m’y semblait moins efficace.

Rétrospectivement, je crois me souvenir qu’à cette époque, les personnes intéressées par la découverte de l’Aïkido étaient très régulièrement d’anciens Judokas même si, parfois, on croisait aussi des boxeurs ou des Karatékas. C’était à des combattants de cette trempe que les élèves d’Ô Senseï fraîchement débarqués en France se trouvaient confrontés. Les occidentaux avaient souvent des gabarits plus volumineux qu’eux et les Senseï japonais – qui étaient pourtant des athlètes de haut niveau avec, au compteur, des heures et des heures d’entraînement – n’avaient pas d’autre solution que d’être plus combatifs, plus incisifs.

 

MA : Les méthodes d’enseignement étaient-elles différentes ?

 

JMC : Maître Nocquet utilisait parfois des phrases « ésotériques » un peu à la manière d’Ô Senseï, il utilisait également des descriptions posturales. Tamura parlait peu en cours à l’époque et Chiba ne fournissait guère plus d’éclaircissements en anglais… Kobayashi faisait son cours en japonais, une jeune élève Japonaise traduisait en un français que je ne comprenais pas toujours complètement. Les explications étaient majoritairement descriptives : « mettez la main là, le pied ici… ». Comme par ailleurs, contrairement à ce que le Judo avait expérimenté, l’Aïkido privilégiait – et continue à privilégier – l’emploi de termes japonais, il nous fallait capter les informations visuellement, à la japonaise. Personnellement, j’ai appris peu à peu le japonais « de tapis » en écoutant puis en réutilisant les termes les plus fréquemment employés. Cela ne m’a jamais posé de problèmes et grâce à cela j’ai pu m’entraîner sans problème avec des pratiquants du monde entier !

 

MA : Vous avez côtoyé de très grands noms de l’Aïkido, notamment des élèves directs du fondateur, je vais vous en nommer quelques uns, pouvez–vous me dire ce que vous en pensez ?

MA : Arikawa Senseï ?

 

JMC : Un monument ! Probablement celui qui avait la connaissance et la vision la plus encyclopédique de l’Aïkido ! Il était craint pour sa pugnacité, à l’Aïkikaï de Tokyo aussi bien qu’en occident. Une chose est certaine : il ne pratiquait pas un Aïkido qui visait au confort de ses Ukés.

 

MA : Toheï Senseï ?

 

JMC : J’avais lu ses ouvrages avec intérêt et j’ai profité de stages en Belgique dans les années 70 pour pratiquer sous sa direction. Par la suite, je me suis également entraîné avec plusieurs de ses élèves lorsque j’ai voyagé aux Etats–Unis. Il travaillait avec une facilité déconcertante. D’une grande finesse psychologique, il semblait régulièrement s’amuser sur le tapis, tant avec ses Ukés qu’avec les spectateurs… Il avait toujours le sourire… Il exploitait toujours le principe de « yoyu » – la marge – autour de lui, comme s’il avait régulièrement une longueur d’avance par rapport à l’attaquant. Par contre son approche « théorique », je veux dire par là son travail sur le « Ki », me paraissait alors complètement incompréhensible.

 

MA : Kobayashi Senseï ?

 

JMC : Très élégant. Vraiment impressionnant aussi… Il faisait bouger ses partenaires avec aisance. Tout ce qu’il faisait semblait être effectué sans le moindre effort, pourtant avec quelle puissance il déménageait les plus costauds ! A l’époque on racontait qu’il était un des rares maîtres à pouvoir vivre de l’Aïkido au Japon. Sa forme de corps était spécifique, personnelle, différente de ce que je pouvais recouper des quelques experts japonais plus jeunes que lui que j’avais déjà croisés. C’était peut-être un peu parce qu’il avait également pratiqué le Daïto Ryū.

 

MA : Tada Senseï ?

 

JMC : Quelqu’un de dynamique, de vivace, il dégageait beaucoup d’énergie. Il faisait littéralement « voler » ses Ukés. Une domestication du corps et de l’espace–temps extraordinaire. C’était quelqu’un de très éduqué, très distingué. Son Aïkido présentait des points communs avec celui de Nishio Senseï que j’ai découvert bien plus tard. C’était un bon pédagogue, un chercheur qui n’arrêtait pas d’étudier. Je me souviens de lui lors d’un stage d’été en Italie, à Florence. Après avoir démontré ses techniques il faisait le tour du dojo muni d’un appareil stroboscopique et – parce que nous n’étions pas ses élèves – il prenait alors des photos de notre groupe de pratiquants français dans le but d’analyser ensuite l’utilisation que nous faisions de nos corps.

 

MA : Chiba Senseï ?

 

JMC : Personnage impressionnant avec un regard intense qu’il utilisait pédagogiquement au travers de la notion de « zanshin », la vigilance. Je me souviens d’une anecdote… En 74, lors d’une démonstration d’armes (pendant une manifestation qui avait lieu Salle Pleyel à Paris, pour la première venue de Kisshomaru Ueshiba en France), Chiba Senseï a « allumé » la tête de son partenaire – sans l’assommer – mais le public a clairement vu le tassement de la tête de son Uké. Ce dernier avait imperceptiblement changé la trajectoire de son attaque et Chiba Senseï n’avait pas apprécié ! C’était quelqu’un qui n’aimait pas les demi-mesures et lorsqu’on l’attaquait il ne fallait pas envisager de se protéger en même temps. Voilà le genre d’homme qu’était Chiba Senseï… De comprendre cela m’a servi lorsque je lui ai servi d’Uké lors d’un stage aux Etats-Unis en 1980 ; son Aïkido était si on peut dire …contraignant.

 

MA : Kanetsuka Senseï ?

 

JMC : Une pratique souple et puissante, il avait une intelligence du corps prodigieuse. Sa technique était moins « abrupte » que celle de Chiba Senseï même si c’était ce dernier qui avait achevé de le former en Angleterre. Une personnalité entière et chaleureuse.

 

MA : Noro Senseï ?

 

JMC : Un félin, si je devais lui attribuer un animal totem, ce serait le puma. Quelqu’un qui était aussi dynamique que charismatique avec un sourire de séducteur… Il avait une mémoire d’éléphant, je ne l’avais pas revu pendant près de 25 ans mais il m’a immédiatement reconnu dès que nous avons repris contact lors des visites de Sugano Senseï dans les années 2000 ! Humainement, il dégageait beaucoup de douceur, techniquement, sa pratique était tonique et très souple. Très intuitif, il semblait capable de connaître les gens au premier regard.

 

MA : Saïto Senseï ?

 

JMC : Il avait accompagné Ô Senseï pendant les décennies qu’il avait passées à ses côtés à Iwama. Peut-être était-ce à cause de cette vie vécue en pleine campagne japonaise mais j’avais l’impression que son Aïkido respirait la santé, le grand air. Son travail était puissant, mais beaucoup plus fin que certains pouvaient le penser. Lui servir d’Uké était en réalité très agréable, il s’occupait de tout ! La sensation était toute d’énergie, de présence active mais beaucoup plus confortable que l’impression visuelle que cela donnait au spectateur. Son organisation pédagogique était particulière et, d’après moi, il avait singulièrement et efficacement réfléchi à la manière de mettre l’Aïkido à la portée des occidentaux, particulièrement des américains.

 

MA : Sugano Senseï ?

 

JMC : Avec maître Tamura, il a été le moteur de ma pratique. Un être pudique, discret et élégant. Plus grand que la moyenne des japonais de sa génération, il était massif. Si je devais lui trouver un animal totem, il s’agirait plutôt de l’ours : de la puissance massive mais mobile. Je ne l’ai jamais vu être pris en défaut et quand l’adversaire arrivait sur lui, il prenait en charge le corps et l’attaque de ce dernier dans une sorte d’aspiration, dans un mouvement dynamique global. Souple malgré sa morphologie, il dégageait une énergie calme. C’était une perception nouvelle pour moi.

 

MA : Et Tamura Senseï ?

 

JMC : Maître Tamura avait un caractère éblouissant en démonstration. D’une disponibilité corporelle incroyable, il était extrêmement rapide sans pour autant être obligé d’accélérer : se trouvant toujours au centre des mouvements, il accélérait le corps de son partenaire tout en restant lui–même sur la même cadence et… c’est d’ailleurs ce que j’essaie de faire maintenant. Il faisait preuve d’une précision extraordinaire, sa technique était pointue, précise, incisive. Humainement c’était quelqu’un de relativement discret au fond et il était presque toujours dans une attitude martiale, une posture de formateur. Notre relation a d’ailleurs longtemps eu un caractère filial et il m’a fallu attendre de vieillir un peu pour pouvoir aborder nos échanges différemment.

 

MA : Avez–vous pratiqué d’autres disciplines ?

 

JMC : Oui, après un an de Judo et trois ans de Karaté dans le milieu des années 70 (parallèlement à l’Aïkido), je me suis tourné vers le Iaïdo avec Tiki Shewan. J’avais tout de suite été très proche de lui lorsque nous nous étions rencontrés, probablement parce que je parlais anglais et que j’avais une bonne culture des pays anglo-saxons. J’étais dynamique et lui aussi et c’est tout à fait spontanément que nous sommes devenus amis au milieu des années 70. En 78/79 j’ai commencé à faire un peu de Iaïdo avec lui donc et, à l’époque, avec Daniel Toutain de qui j’étais très proche à Paris et qui apprenait aussi le Iaïdo. Pour moi, cela a duré à peu près 1 an. Mais je n’étais pas assez mûr alors pour persévérer. Je pense d’ailleurs toujours que le travail du sabre demande une certaine maturité. J’ai donc fait une pause quant au Iaïdo et, tout en continuant sérieusement l’Aïkido, je me suis tourné vers le Jodo Shindo Muso Ryū. De 79 à 82, j’ai suivi assez régulièrement Pascal Krieger et les pratiquants qui l’entouraient. J’ai trouvé ce travail très intéressant, étonnamment formateur pour l’Aïkido (du moins pour moi !), surtout pour la partie concernant l’Aïki-Jo bien sûr, partie qui est souvent un peu désordonnée dans notre discipline, pleine d’illusions fondées sur plusieurs ignorances.

Il faudrait garder à l’esprit que, lorsque nous manipulons le jo en Aïkido, ce que nous utilisons n’est certes pas uniquement le produit de la pratique de l’école Shindo Muso Ryū alliée à une partie du travail de la Yari, (lance médiévale japonaise avec une pointe métallique) mais que cela porte aussi les traces de la manipulation de la baïonnette (Juken Jutsu) dont Ô Senseï était devenu expert pendant son séjour à l’armée… Il s’agit donc d’une arme qui visuellement « ressemble » à un bâton mais dont la pratique est l’héritière de plusieurs traditions martiales rigoureuses.

Ma rencontre avec Pascal Kreiger a donc complété des « choses » que j’avais glanées à gauche et à droite via l’Aïkido, le Karaté ou le Iaïdo. Cette approche par un angle nouveau – celui du jo devant gérer une attaque au bokuto – m’a permis de mieux réfléchir à nos pratiques du point de vue angulaire de la stratégie.

Cela m’a également amené à repenser beaucoup plus précisément à la manipulation des armes. J’avais besoin de faire le lien entre ces pratiques et l’Aïkido, principalement du point de vue de la distance. Le Iaïdo, le travail de Jodo Shindo Muso Ryū et le Karaté m’ont permis également d’affiner ma perception des postures et des rapports de masse, du placement du centre de gravité par exemple. En 85, je me suis mis à véritablement reprendre le Iaïdo avec beaucoup d’intérêt, quelques 5 à 6 ans après mes premiers essais donc. Je me suis rendu compte que je n’avais pas complètement perdu mon temps pendant ma première année car celle-ci avait laissé une empreinte que j’ai pu réutiliser. Très honnêtement, ce qui m’a alors amené à reprendre le Iaïdo, c’était parce que je voulais passer mon 2ème degré d’éducateur sportif (le BEES 2), et qu’il y avait une épreuve de Iaïdo… Cela m’a partiellement servi puisque… j’ai alors été reçu major de promotion (rires).

 

MA : Qu’est–ce qu’est l’Aïkido pour vous et comment s’inscrit-il dans votre vie quotidienne ?

 

JMC : L’Aïkido a tellement imprégné ma vie qu’il m’est difficile de le dissocier de mon quotidien et de ma psychologie. Les heures d’entraînement m’ont imprégné, ont façonné mon corps, transformé ma posture, ma façon de marcher, de regarder les choses. Petit à petit s’est installée une vigilance que je n’ai réellement conceptualisée que lorsque j’ai pratiqué le Jodo avec Pascal Krieger et j’avais tellement le « nez dans le guidon » que cela s’est presque fait à mon insu (rires). L’Aïkido, le Karaté et le Jodo m’ont permis de me structurer de façon cohérente et de passer des caps, autant techniquement qu’humainement. Les arts martiaux peuvent avoir cette influence sur un individu. On dit du Budo que c’est une petite vie, un petit monde en réduction et qu’il y a tout dedans : le sang, la sueur, les larmes et, de temps en temps, le plaisir ! Dans les disciplines martiales je n’ai pas l’impression que l’on progresse de façon linéaire mais qu’au contraire les améliorations s’effectuent par étapes, avec des périodes de pause, parfois de stagnation. Peut être cela se fait-il parce qu’on est brutalement plus conscient de difficultés que l’on ne voyait pas avant ??? Ce type de formation imprègne peu à peu votre vie quotidienne ainsi que vos relations avec les autres.

Quand j’ai commencé à pratiquer j’étais célibataire, je pouvais me consacrer presque exclusivement à la pratique, cela ne posait pas de réels problèmes. Et puis, les années venant, ma vie s’organisant dans ses dimensions sociales, j’ai dû gérer 3 pôles différents : ma carrière, ma vie de famille et la poursuite de l’entraînement. L’Aïkido a nourri mes réflexions, et la façon dont je me suis perçu. Je savais qu’il fallait continuer à réfléchir, à apprendre, à se cultiver, à évoluer en somme… J’avais déjà commencé à enseigner l’Aïkido et, j’avais compris que lorsque l’on commence à transmettre, si l’on veut rester crédible, il faut continuer à travailler, à réfléchir à se cultiver et « grandir » en somme car en fait : « on enseigne finalement plus ce que l’on est que ce que l’on sait ».

 

MA : Quels sont les principes techniques, psychologiques et spirituels qui sous-tendent votre pratique ?

 

JMC : Dans mes débuts, je comprenais les principes techniques sans arriver véritablement à les faire vivre et c’est l’enseignement qui m’a poussé à réfléchir sur ces principes. Le weekend dernier, je dirigeais l’école des cadres en Ile de France et le thème était Musubi et Awase. C’était une sorte de défi que j’avais voulu relever. Créer un lien, une fusion pour qu’il n’y ait plus de conflit au moment du contact, sans que ce soit pour autant une anticipation. A l’heure actuelle je ne suis pas encore satisfait de la manière dont je fais travailler ces choses là. Après avoir beaucoup usé les tatamis (!) en tant que pratiquant lambda, c’est sûrement en enseignant que l’on peut continuer à se former.

Même si des Kihons existent en Aïkido (celui-ci n’étant ni figé ni statufié dans des sortes de katas) pour aborder le principe de Ma-aï (distance/espace-temps), il va falloir s’adapter à un bras plus long ou plus court, à une vitesse plus marquée, à des ralentissements qui peuvent être inattendus…

Plus le temps passe, plus j’expérimente l’absorption. Je vise à attirer l’adversaire en utilisant divers outils afin qu’il devienne « prisonnier » de ma technique avant même quelle n’ait commencé à être réellement exécutée. Il m’a fallu plus de 30 ans pour commencer à toucher du doigt ces principes-là.

Dans la pratique de la génération des maîtres Chiba, Sugano et Tamura, le rythme était assez constant. Vu de l’extérieur on pouvait avoir l’impression qu’il y avait des accélérations mais celles-ci ne concernaient en fait que leurs Ukés car il n’y avait chez eux ni ruptures de temps, ni instabilités. C’était leur propre stabilité qui provoquait des arythmies dans le corps de l’autre.

Spirituellement, je peux juste dire que j’ai une grande foi en l’humanité, parfois contredite par les évènements (!) mais j’ai un grand espoir en l’homme et en la fraternité humaine. C’est quelque chose que j’apprécie par-dessus tout. S’améliorer grâce à l’autre tout en recherchant une sorte de fusion avec lui. Cet aspect spirituel de notre démarche ne m’est apparu qu’après un long travail essentiellement physique, le côté philosophique de la discipline – dont j’entendais régulièrement parler – ne m’est venu que très progressivement. Comme quelque chose qui transcende notre pratique. L’Aïkido peut être un très bel outil de rapprochement entre les gens. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de conflits, larvés, cachés ou carrément évidents. Mais normalement si l’enseignement est bien fait, on doit pouvoir grandir à deux.

Ce n’est que lorsque les aspects techniques et spirituels deviennent indissociables, que cela nous apprend à faire face aux difficultés; à tomber 8 fois et à se relever 9 (Nana korobi ya oki !). Je pense vraiment que c’est ce que l’Aïkido m’a apporté.

 

MA : Un mental ?

 

JMC : Un mental, de la persévérance ! Cela nous apprend également à être dans l’instant, sans anticiper, à être juste à temps, sans retard, dans le moment. C’est être en Awase, en fait. Comme pour bien des pratiquants, notre discipline m’a d’abord apporté des outils techniques. Jacques Bonemaison que j’ai suivi comme professeur pendant près de 6 ans, jusqu’au début des années 80, insufflait alors un mental de combattant à ses élèves. Avec lui, c’était du sérieux même si l’on ne visait pas à abimer inutilement l’autre, il s’agissait plus « simplement » d’apprendre à faire face à l’adversité. En bref, grâce à lui, j’ai appris ce qu’était la première mission de l’Aïkido – survivre – et je lui en suis toujours très reconnaissant. J’essaie de faire passer le même message à ceux qui étudient dans mon dojo.

En réalité, pour l’enseignant qui voit arriver un débutant dans son club, la difficulté réside dans la captation la plus exacte possible de la façon dont cette personne est mentalement structurée. Si elle est dans un mode agressif, si elle veut absolument se battre, on sait que cela va lui prendre du temps pour s’adapter à un mode opératoire amenant « attaquant » et « défenseur » à un respect mutuel et allant vers l’apaisement. Si l’apprenant fonctionne plus dans un mode de recherche d’une activité défensive, il lui faudra apprendre à être plus offensif. Ce sont des parcours qui prennent du temps. Ce n’est pas si simple que cela, et les idées préconçues mettent des freins aux progrès, freins qui sont la plupart du temps inconscients. Ce qui semble presque contradictoire, c’est que c’est précisément lorsque l’on commence à avoir des outils combatifs efficaces que l’on s’aperçoit que l’on n’en a plus vraiment besoin.

 

MA : Quels ont été vos propres freins ?

 

JMC : Honnêtement, au début j’avais vraiment envie d’apprendre à me battre, à me débrouiller dans le cas d’une agression car je n’avais pas confiance en moi. Ce manque de confiance tenait plus d’une incertitude quant à la capacité à me défendre. J’ai été élevé dans une famille très calme, très sage, la zone d’agressivité n’était pas du tout physique. Je n’avais aucune conscience de ce que je pouvais faire combativement, corporellement… Finalement peut-être est-ce cette ignorance qui m’a aidé à apprendre, je n’avais pas vraiment d’idées préconçues.

 

… à suivre !