Un regard de bon sens sur l’Aïkido par Kuroiwa Yoshio

Un regard de bon sens sur l’Aïkido

Par KUROIWA Yoshio

Paru dans le magazine anglophone Aiki News N° 66 (Février 1985) / Traduction française : André Hincelin

Puisqu’il n’y a pas de compétition en Aïkido, nous devons réfléchir attentivement à la nature de notre entraînement. L’aspect spirituel de la pratique est également important, mais s’il est exagéré, notre entraînement prend une tournure idéaliste, et l’aspect réaliste est négligé. « Kata » (la forme) et « Waza » (la technique) doivent être correctement reconnues dans la pratique.

De « Kata » vers « Waza ».

Les Katas doivent être pratiqués selon un certain ordre ou selon une méthode prédéfinie, basée sur une relation rationnelle (Riai). Ainsi, nous ne chutons pas parce que nous sommes projetés, mais plutôt parce que nous pratiquons un Kata dont le dessein, pour ce qui nous concerne, est d’être projeté. Une fois que nous maîtrisons un mouvement rationnel (Kata), il s’exprime sous la forme d’un mouvement naturel (Waza). Ce qui signifie que si vous êtes capable d’exécuter un Kata spontanément, en tant que résultat d’une pratique répétée, vous n’êtes plus en train de réaliser un Kata, mais d’exécuter un Waza. À travers le Kata, nous apprenons, et ce, inconsciemment. Autrement dit, tant que les mouvements requièrent notre attention, ce sont des Kata, quand les Kata deviennent spontanés, ce sont des Waza.

Nous pratiquons d’abord les Kata de base (Kihon Waza, techniques de base) pour apprendre les mouvements d’Aïkido. Les basiques sont les modèles (la façon de voir et de penser), et procurent un regard sensé pour observer correctement les choses. Nous devons comprendre l’essence des Kata, et pas leur apparence extérieure.

Par exemple, dans un puzzle constitué de pièces en bois s’imbriquant les unes dans les autres, on connaît l’emplacement (stabilité) de chaque pièce en appréhendant sa forme et sa nature. De la même façon, nous pouvons démontrer des Kata habituels à tout le monde, en présentant les organes fondamentaux de la structure du corps humain (par exemple, des articulations comme les coudes ne plient que vers l’intérieur), et nous devrions utiliser ces organes fondamentaux rationnellement. Il peut paraître exagéré d’utiliser des mots comme « rationnel » ou « logique », mais ces concepts tombent sous le sens et n’ont pas besoin d’explication.

Tant que nous persisterons à considérer les Kata superficiellement, nous penserons qu’ils ont une importance particulière. On ne peut expliquer systématiquement ou rationnellement aucun Kata en l’étudiant simplement de façon répétitive, sans comprendre pourquoi certains Kata sont considérés comme basiques. Ce que l’on acquiert en apprenant de façon simplement répétitive, c’est la préservation de la forme (la transmission de la forme extérieure), et pas la capacité de créer (la compréhension de l’essence du Kata). En d’autres termes, on ne comprend pas ce que l’on fait.

Les basiques ne doivent pas être pratiqués, mais compris. Ce qu’ils montrent, ce sont les rouages à mettre en œuvre pour déséquilibrer un adversaire, et créer l’opportunité d’appliquer une technique. Si vous ne comprenez pas ce que signifie conduire et diriger, cela peut donner naissance à la croyance selon laquelle on peut diriger son adversaire circulairement. Cela se produit quand on ignore que conduire un partenaire circulairement mène à une séparation, quand on ne considère pas que l’entraînement est une manifestation du Yin et que l’usage de la force en Aaïki implique une poussée.

Kata : un support à l’entraînement

En entraînement, nous pratiquons plusieurs techniques, mais toutes sont des variations d’un même aspect. Donc Ikkyo, Shihonage et d’autres techniques sont semblables. Elles semblent différentes parce que seule leur apparence extérieure est perçue. Les Kata sont quantité de variations d’un unique aspect, s’exprimant à travers des mouvements, et rien d’autre que des outils pour entraîner le corps à se déplacer librement. L’idée selon laquelle un est dans tout et tout est en un ne fait pas seulement partie du domaine spirituel. C’est également vrai pour le corps.

Il n’y a pas de méthode différente, en fonction de la technique ; par exemple disons que Ikkyo est pratiqué d’une façon, et telle autre technique, de telle autre façon. Toutes les techniques sont la manifestation d’un seul mouvement. Cela veut dire que nous pratiquons différents Kata afin d’appréhender un mouvement originel unique. Cela ne signifie pas que Ikkyo et Shihonage n’ont pas de valeur en tant que techniques de base. Nous les utilisons seulement comme vecteurs commodes pour appréhender le Yin et le Yang d’une forme fondamentale.

La pratique de l’aïkido est une pratique Yin. Pour faire une comparaison avec le Judo, il s’agit plus d’un entraînement avec un partenaire que d’un Randori (entraînement libre). La pratique Yin représente principalement un moment de pratique convenue d’un commun accord. Ainsi, pendant l’entraînement, le passage de la réception d’une attaque à l’exécution d’une technique n’est possible que s’il existe une différence de compétences. Si les compétences d’un des adversaires sont supérieures, cela n’est pas possible. Ceci est un point fondamental de l’entraînement.

Les Waza (mouvements naturels) s’expriment en fonction du niveau de chacun, et leur substance (techniques) est manifestée différemment à chaque fois, car ce que l’on maîtrise naturellement (les capacités acquises par la pratique répétée) se manifeste à travers certaines relations (formes).

Le savoir-faire est la substance de la technique

Par exemple, supposons que nous possédons un stylo à plume, coûteux et de bonne facture. Peu importe s’il est bien fabriqué : sa valeur finale dépend de la personne qui l’utilise. Quelqu’un de peu doué en écriture ne saura pas bien écrire, même avec un bon stylo. Un calligraphe de talent peut toutefois écrire magnifiquement, même avec un stylo bon marché. Non pas parce qu’il utilise un bon stylo, mais plutôt parce que ses capacités d’écrivain, résultats de sa longue expérience, sont excellentes. La capacité de chacun est au cœur même de la technique. Seuls ceux qui possèdent des savoir-faire peuvent faire un bon usage d’un stylo de bonne facture. Faute de comprendre cela, nous attacherons une importance excessive aux techniques (Waza), et nous les considérerons comme un mystère valant bien la croyance qu’un stylo onéreux permet d’écrire avec talent. Il est important que nous comprenions que les techniques sont des outils qui nous permettent de « sentir » quelque chose. Ce « quelque chose », c’est un sentiment de satisfaction quand on est capable d’exprimer librement ses capacités naturelles grâce à son corps et la forme d’une technique.

Emploi inconsidéré du « Ki »

Que la technique soit exprimée comme quelque chose de mystérieux ou d’ordinaire dépend de ce que ressent chaque enseignant, mais ne doit pas avoir d’incidence pour les élèves. Quelqu’un qui essaie sans raisons de rendre ses actions mystérieuses se comporte comme une personne effectuant sans les comprendre des mouvements vides de sens (lit. « danse de la pieuvre »). Comme le dit l’adage, nous devons comprendre que l’on peut conduire le cheval à l’abreuvoir, mais que c’est à lui de choisir s’il boit ou pas. Traiter légèrement des effets de l’illumination (en Aïkido, « Ki ») basée sur les pratiques ascétiques des précurseurs qui nous ont devancés, revient à pratiquer un Aïki autoproclamé, dans un état d’esprit dupé, équivalent à une philosophie Zen autoproclamée. Il est impossible de comprendre le « Ki » si facilement. Un jour, subitement, grâce à un entraînement quotidien, nous parviendrons à saisir, chacun à notre niveau, les compétences et la souplesse que chaque être humain possède naturellement.

L’entraînement doit être scientifique et rationnel. Utiliser la religion à la légère est une erreur. Les pratiquants d’arts martiaux d’autrefois s’éprouvaient par leurs expériences (non philosophiques) et ensuite trouvaient quelque chose en commun avec le monde de la religion. Si l’on peut comprendre l’apogée de l’illumination d’un maître à partir de son origine, on n’a besoin d’aucun effort. En utilisant de façon inconsidérée le terme « Ki », les enseignants introduisent des complications qui rendent difficile la compréhension de l’Aïkido par les élèves. La raison de la pratique est de permettre l’expérimentation de l’Aïkido, pas à pas. Cela n’a donc pas de sens de parler à la légère du summum de l’idéal. C’est la même chose qu’un étudiant à l’université qui essaie de paraître intelligent en fanfaronnant devant un collégien sur son degré élevé d’éducation, sans en comprendre la valeur. Si l’on saisit vraiment les enseignements les plus élevés de nos prédécesseurs, on peut réellement conduire le cheval à la fontaine sans se chamailler pour de tels principes. Nous ne devons pas suivre aveuglément nos prédécesseurs mais essayer de découvrir par l’expérience les causes, les effets et le processus des choses, leurs points communs et leurs différences. L’Aïki est un moyen nous permettant d’observer correctement les choses. Le but de l’Aïkido n’est pas de fabriquer un monsieur « je sais tout » idéologique.

Le Yin et le Yang de l’Aïki.

Toute chose a deux aspects, le Yin et le Yang. Nous devons reconnaître que l’entraînement est une manifestation du Yin qui privilégie Uké (la personne qui chute). Donc, l’entraînement est Yin, et la réalité (combat réel et matchs) est Yang. En situation réelle, nous avons besoin de l’entraînement, et de quelque chose de plus. On peut auToriser une certaine part d’intellectualisation dans l’entraînement Yin, tant que cela n’implique pas de combat réel. Cependant, si l’on néglige de souligner l’aspect Yang de l’entraînement (la valeur réelle et utilitaire), une mauvaise compréhension (illusion) va apparaître. Plus particulièrement, il est dangereux de diffuser de façon inconsidérée idéalisme et philosophie auprès des élèves. Les différents enseignements et principes de nos prédécesseurs sont des modes d’expression qu’ils utilisaient après avoir compris le Yang. Donc, pour le commun des mortels comme nous, ils représentent le summum d’un idéal. Je pense que l’objectif de notre entraînement est de tendre vers cet état. Nous ne pourrons atteindre l’éveil d’un coup, même si nous nous faisons l’avocat d’une idéologie. Il y a encore, à un niveau inférieur, des étapes que nous devons franchir. La seule compréhension intellectuelle n’a donc pas de sens.

Les pièges de l’idéalisme

Puisque chaque chose possède deux aspects, Yin et Yang, c’est une grave erreur que d’en venir à penser que tout est compréhensible en ne considérant que l’aspect Yin. Les Kata se manifestent sous une forme Yin. Si vous comprenez cela, vous pouvez également exprimer un Kata sous une forme Yang. Pour comprendre correctement le Yin, nous devons donc comprendre l’aspect Yang. Il n’y a pas d’autre issue que de devenir idéaliste si vous êtes convaincu de toute chose sans en considérer les aspects Yang. En d’autres termes, en prônant l’idéalisme, on essaie de compenser l’insatisfaction que l’on ressent à ignorer le Yang. Pour mettre les choses au pire, on se déçoit soi-même en croyant avoir trouvé réponses à ces questions. Si l’on prend le baseball pour exemple, on arrive à se croire capable de réussir un « home run » en s’exerçant seulement à balancer la batte tout en psalmodiant la théorie technique et les discours des célèbres joueurs de baseball de tous les temps. En vérité, vous ne pouvez pas réussir réellement un « home run ». Parce que balancer une batte est Yin, alors que le jeu de baseball est Yang. Nous devons comprendre que l’entraînement est uniquement Yin. Des façons de penser (théorie) existent pour l’entraînement personnel. Aucune théorie ne peut être dissociée des aspects pratiques. Tout est fini pour vous si votre théorie tourne à l’idéalisme.

Uké est essentiel dans l’entraînement.

L’entraînement Yin est une expression de forme « entravée ». Il est donc nécessaire d’être d’abord entravé. C’est important de bien comprendre, lors de l’entraînement, les rôles de « Uké » et de « Tori ». Le rôle de Uké consiste à s’ajuster au mouvement de Tori, et Tori acquiert son mouvement avec la coopération de Uké. Ne pas comprendre cela conduit à la méprise selon laquelle Uké est projeté ou contrôlé parce que le mouvement de Tori est excellent. Uké absorbe le mouvement de Tori avec son corps en effectuant une chute franche. Autrement dit, Uké n’est pas projeté, mais plutôt pratique une forme dans laquelle son rôle est d’être projeté. Le personnage principal dans l’entraînement est donc Uké.

Habituellement, dans le cas d’un combat, la première exigence est de ne pas succomber à la tentative de votre adversaire de vous faire perdre l’équilibre. Perdre son équilibre signifie être vaincu. Lors de l’entraînement en Aïki, en tant que Uké, on accepte inconsciemment comme allant de soi de perdre l’équilibre. Ici se situe un principe important, et un danger dans la pratique Yin. Tant que l’on ne comprend pas cela (tant que Uké et Tori ne savent pas cela), l’entraînement est vide de sens. La pratique n’est possible que par l’existence d’une entente tacite, et ne pas comprendre cela est une erreur dramatique. Une certaine part d’intellectualisation est possible après la reconnaissance de cette entente. Autrement, cela conduit tout bonnement à des jeux abstraits et à l’autosatisfaction.

Yin : l’entraînement, Yang : la compétition

On est libre de tout conceptualiser. C’est parce qu’on est libre d’agir ainsi qu’il nous faut comprendre le sens du mot liberté. De toutes façons, cette liberté n’est pas illimitée. Yin est opposé à Yang. Aujourd’hui, Yang implique compétition. En compétition, nous testons notre force dans le respect de certaines règles. Autrefois, les combats se déroulaient à leur propre rythme, et cela n’est plus ni possible ni nécessaire de nos jours. De toutes façons, si vous devez absolument combattre en dehors d’une compétition, je pense que vous le ferez à l’ancienne façon. Dans ce cas, tant que vous n’aurez pas expérimenté l’entraînement Yang, vos efforts investis dans l’entraînement Yin le seront à pure perte. Car l’entraînement Yin est dédié au développement de l’harmonie, et pas au combat réel. C’est la raison pour laquelle parler de perdre ou de gagner, ou de force et de faiblesse est inapproprié dans l’entraînement d’Aïkido. Dans l’entraînement Yin, Uké comme Tori sont Yin. Dans l’entraînement Yin et Yang, Tori est Yang et Uké est Yin (comme dans le randori de Judo). Dans une compétition réelle, tous deux deviennent Yang. L’entraînement Yin est un entraînement qui prend place dans un monde d’harmonie. Yin et Yang trouvent leur place dans un monde d’harmonie partielle. L’entraînement Yang, c’est-à-dire la compétition réelle, c’est le monde réel, où aucune harmonie n’existe. L’entraînement Yin se déploie dans un monde verrouillé par des formes, alors que l’entraînement Yang s’effectue dans un monde où chacun est libre de telles formes. Penser que l’Aïkido est constitué par le seul entraînement Yin est un non-sens. De toutes façons, notre époque a besoin d’un monde Yin. Tant que nous n’aurons pas compris la signification de l’entraînement Yin, la réalisation de la paix mondiale à travers l’Aïki telle que défendue par O’Sensei ne sera pas possible.

Il est facile de croire que religion et Aïkido partagent de nombreux points dans leur façon de penser. Tant que l’on ne comprendra pas correctement la religion, le résultat sera le même que dans le cas de l’Aïkido, œuvre de personnes prisonnières d’un monde d’illusions. Puisque l’on ne comprend pas que l’entraînement d’Aïki est Yin, il est facile de trouver des points communs avec l’illusion résultant d’une connaissance superficielle de la religion. Nous devons bien voir que la religion et l’Aïki sont les moyens par lesquels nous abandonnons nos préjugés. La connaissance de la religion et l’entraînement Yin ne sont que le premier degré du processus d’apprentissage de la vérité. Nous devons agir d’une façon sensée, tout en réalisant que c’est en soi une tâche difficile.