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Lundi 10 mai 2021

Par Andrea Grunert, Docteure en cinéma, Enseignante à l’Université Protestante de Bochum (Allemagne), amie et ancienne collègue de Jean-Marc Chamot.

(Paru initialement dans la revue Jeune Cinéma d’octobre 2019 N° 396/397).

Un vieil homme en kimono de soie somptueux réfléchit sur sa course au pouvoir dans le Japon de l’an 1600. Il se lève soudain, fait quelques grands sauts dans l’air, mais tombe sur le dos et cherche à retrouver son équilibre, ressemblant à un grand insecte : c’est Ieyasu Tokugawa, l’homme qui a pacifié le Japon après cent ans de guerres civiles, le vainqueur de la bataille décisive de Sekigahara, revue au cinéma par Masato Harada dans Sekigahara (2017). Voilà une interprétation troublante qui m’a conduit à me pencher sur l’acteur qui interprète cet éminent personnage historique : Koji Yakusho.

Yakusho, né Koji Hashimoto, en 1956, dans la région de Nagasaki, est venu tardivement dans le monde du théâtre et du cinéma. Après avoir passé le baccalauréat, il est employé à l’administration municipale du quartier de Chiyoda à Tokyo ; son nom d’artiste dérive du terme kuyakusho, que l’on pourrait traduire par “office public”. Impressionné par une mise en scène des Bas-fonds de Gorki, il se tourne vers la carrière d’acteur et devient l’élève du grand Tatsuya Nakadai, dans son école Mumei juku. C’est dans des films de Hideo Gosha, avec Nakadai, qu’il fait ses premiers pas au cinéma, interprétant de petits rôles dans Chasseurs des ténèbres (Yami no karydo, 1979) et Dans l’ombre du loup (Onimasa, 1982).

Des samouraïs pour le 21e siècle

Dans Tampopo (1985), de Yuzo Itami, le jeu sensuel de Yakusho marque le personnage du yakuza obsédé par la nourriture et le sexe. Itami n’est pas le seul grand nom du cinéma japonais avec qui Yakusho, a collaboré. Sa filmographie est impressionnante : il a travaillé avec, entre autres, Shohei Imamura, Kiyoshi Kurosawa, Masato Harada, Takashi Miike et Hirokazu Kore-Eda. Yakusho appartient au petit nombre d’acteurs japonais mondialement connus, pour avoir également participé à des productions internationales comme Mémoires d’une geisha (Memoirs of a Geisha, 2005, Rob Marshall) et Babel (2006, Alejandro Gonzalez Iñarritu).

En 1985, Yakusho a incarné le bretteur légendaire Musashi Miyamoto dans une série produite pour la télévision. L’acteur ne cesse d’apparaître dans des rôles de samouraïs, leur donnant une touche de modernité comme dans Doraheita, l’adaptation d’une nouvelle de Shuguro Yamamoto. Dora-heita, sur un scénario coécrit par Akira Kurosawa, Masaki Kobayashi, Kon Ichikawa et Keisuke Kinoshita, a été réalisé en 2000 par Ichikawa. Yakusho interprète le magistrat Mochizuki Koheita, dit dora heita, ce qui peut être traduit par “chat des rues”. Koheita, censé mettre fin à la corruption dans une ville contrôlée par des yakuzas, endosse le rôle d’un voyou afin de tromper ses ennemis.

Koji Yakusho, Tampopo (Juzo Itami, 1985)

Derrière le masque de l’ivrogne à l’apparence négligée, se cache un brillant stratège qui poursuit sa tâche coûte que coûte. Yakusho trouve le parfait équilibre entre attitude rigide et attitude décontractée, entre le sérieux et le comique. Son jeu vif et expressif explore les constants changements entre les différents rôles que Koheita adopte durant sa mission. À un moment, encore aimable, il se lève brusquement et réprimande les malfaiteurs d’une voix de stentor.

Son kimono noir rappelle celui du ronin (un samouraï sans maître) que Toshiro Mifune a incarné dans Le Garde du corps (Yojimbo, 1961, Akira Kurosawa). Yakusho n’imite pourtant pas la fameuse façon de marcher inventée par Mifune. Koheita est un super-samouraï, à l’instar de Mifune dans Yojimbo, bien que ses duels soient moins élaborés et moins élégants. C’est un combattant expert qui peut casser une coupe du tranchant de la main. Dans cette scène, dans laquelle il montre sa supériorité à ses adversaires, il s’adresse à eux sur le ton de la conversation, mais son jeu précis fait ressentir à quel point il contrôle la situation. C’est ce jeu qui soutient à merveille ce personnage humain et espiègle, dont la subtilité révèle la complexité.

Yakusho joue ce personnage haut en couleurs dans un récit classique ; il incarne des samouraïs plus conventionnels dans les films ultraviolents de Takashi Miike : 13 assassins (Jusannin no shikaku, 2010) et Hara-kiri : Mort d’un samouraï (Ichimei, 2011). Le premier est largement influencé par Les Sept Samouraïs (Shichinin no samurai, 1954) d’Akira Kurosawa, le second est un remake de Hara-kiri (Seppuku, 1962) de Masaki Kobayashi. Dans 13 Assassins, Yakusho incarne Shinzaemon Shimada, qui accepte la mission suicidaire de tuer un chef de guerre dont la cruauté sème la terreur dans le pays. Shinzaemon ressemble au vertueux Kanbei dans le film de Kurosawa : un homme profondément humain, un combattant courageux et rusé. Il ne cache pas son horreur quand on lui présente une femme que son adversaire a fait mutiler.

Dans Hara-kiri : Mort d’un samouraï, l’acteur joue l’intendant du clan des Ii – Kayego Saito -, interprété dans le film de Kobayashi par Rentaro Mikuni. Yakusho est un Saito moins malicieux que celui de son grand prédécesseur, mais il réussit à merveille à explorer les différentes facettes de ce personnage secondaire. C’est avec un ennui profond qu’il apprend qu’un ronin demande encore une fois de commettre le seppuku (le suicide rituel, mieux connu ici sous le terme harakiri) dans la résidence des Ii. Il montre plus d’humanité envers un autre ronin que son subordonné Omodaka force à s’ouvrir le ventre avec un sabre de bambou. Omodaka refuse de le délivrer de ses souffrances ; bien au contraire, il pousse le jeune homme à s’enfoncer la lame émoussée dans le corps afin de mériter le coup de grâce que Saito lui donne quand il ne peut plus supporter l’atrocité de ce spectacle.

Entre l’ordinaire et le fantastique

Dans chacun de ces films, Yakusho réussit à révéler la complexité des personnages qu’il incarne, en les sauvant ainsi du cliché. Il livre également des portraits humains complexes dans des histoires contemporaines, dans lesquelles il joue souvent des outsiders. Il en est ainsi dans les deux films qu’il a tournés avec le grand Shohei Imamura. L’Anguille (Unagi, 1997) et De l’eau tiède sous un pont rouge (Akai hashi no shita no nurui mizu, 2001).

Takuro Yamashita, le protagoniste de L’Anguille, a été condamné à huit ans de prison pour avoir tué sa femme dans une crise de jalousie. Mis en liberté conditionnelle, il s’installe dans un petit village pour y travailler comme coiffeur. Le seul compagnon de cet homme taciturne est une anguille dont il s’est occupé en prison. Ce n’est que lentement, et grâce à l’amour d’une femme qu’il sauve du suicide, qu’il retrouve la compagnie humaine. Le jeu corporel et facial de Yakusho révèle l’homme déchiré derrière une façade taciturne, encore tourmenté par l’acte meurtrier qu’il a commis.

Koji Yakusho, Misa Shimizu, L’Anguille (Shohei Imamura, 1997)

Dans De l’eau tiède sous un pont rouge, Sasano est un chômeur sans abri qui, à la recherche d’un trésor, rencontre Saeko dont le corps est miraculeusement rempli d’eau. Sasano devient son sauveur car, en faisant l’amour avec elle, l’eau jaillit du corps de la jeune femme ainsi libérée. Pour Sasano, cette rencontre étrange fait partie d’un voyage intérieur. L’ancien employé, méprisé par son épouse qui le traite de perdant, retrouve sa confiance en lui, ce que souligne le langage corporel de Yakusho : d’abord replié sur lui-même, il affiche une allure de plus en plus décontractée.

Le bûcheron Katsuhiko Kishi dans The Woodsman and the Rain (Kitsutsuki to ame, 2011, Shuichi Okita) est un veuf solitaire, à la découverte d’un monde inconnu, quand une équipe de film veut tourner dans la forêt où il travaille. Non seulement il est amené à jouer dans le film, mais il établit également une relation paternelle avec le jeune réalisateur. Yakusho joue l’acteur-amateur dans le rôle d’un zombie avec panache et trouve toujours le ton juste dans la relation humaine avec le jeune homme excentrique.

Yakusho interprète le chauffeur de bus dans Eureka (Yurika, 2000, Shinji Aoyama), un des trois survivants d’une prise d’otages. Deux ans après cette expérience traumatique, il fait intrusion dans la vie des autres victimes, deux enfants qui vivent seul dans une grande maison. Dans un vieux bus transformé en camping-car, les trois personnages se mettent en route afin de refaire leur vie. Le rythme du film, mais aussi le jeu des acteurs, révèle le vide de leurs existences face à une société manquant d’humanité. Le visage et le corps de Yakusho expriment sa détresse, mais aussi sa volonté de vaincre les terribles souvenirs qui continuent à le hanter.

Dans The Third Murder (Sandome no satsujin, 2017, Hirokazu KoreEda), Yakusho incarne Mitsumi, un homme inculpé pour la seconde fois pour meurtre. Son jeu soutient magistralement le personnage mystérieux, le faisant apparaître à la fois comme un sociopathe-manipulateur, un homme âgé brisé par des années de prison et un homme en harmonie avec lui-même, prêt à accepter la peine de mort afin de sauver un être aimé.

Le chauffeur de taxi Kantake est un homme non moins mystérieux, dont on ne découvre que peu à peu les différents aspects. Kamikaze Taxi (1995) est le premier de sept films que Yashuko a tournés avec Masato Harada. Tatsuo, un yakuza en fuite, demande à Kantake de l’accompagner à la recherche du meurtrier d’une amie prostituée. Kantake fait partie des Japonais immigrés au Pérou qui, de retour au Japon, sont considérés comme des citoyens de second ordre. Il apparaît comme un homme timide, vivant dans la pauvreté et ne parlant qu’un mauvais japonais. Yakusho souligne son manque de compréhension par son regard interrogateur et ses gestes hésitants. Il observe, restant impassible devant les excès de violence dont il est témoin. Mais il agit avec une rapidité étonnante et sans aucune peur quand il arrache le revolver à Tatsuo. Il ignore tout du monde criminel de son client, mais s’avère un associé de grande valeur, car il a appris les tactiques de la guérilla au Pérou.


Koji Yakusho, The Third Murder (Hirokazu Kore-Eda, 2017)

Kantake est un homme traumatisé dont le père et l’épouse indienne ont été tués par des soldats péruviens combattant à la fois les membres du Sentier lumineux et les indigènes. Il devient ainsi le père de substitution de Tatsuo et, à la fin, accomplit la vengeance du jeune Yakuza tué pendant leur voyage La descente au coeur de la violence se déroule sur fond d’une critique sociale qui cible la corruption, la discrimination et la dissimulation des atrocités commises par l’Armée impériale pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment l’exploitation sexuelle des femmes dans les pays occupés.

Jubaku (1999), également réalisé par Harada, traite des liens étroits entre politique, économie et crime organisé, en se référant cette fois-ci à un scandale qui avait ébranlé la société japonaise en 1997. Yakusho interprète Kitano, le beau-fils du puissant directeur de banque Sasaki (Tatsuya Nakadai), étroitement associé avec les yakuzas. Kitano est le porte-parole d’un groupe de jeunes banquiers prêts à réformer la banque. Comme d’habitude, l’acteur sait exprimer le moindre détail à la perfection, comme en témoigne l’air ahuri avec lequel il regarde le procureur qui l’avait bousculé pendant qu’il courait dans un jardin public, un moment furtif qui témoigne du timing parfait de l’acteur.

Il en est de même dans The World of Kanako (Kawaki, 2014, Tetsuya Nakashima) dans lequel Yakusho joue un ex-policier maniaco-dépressif et alcoolique. À la recherche de sa fille disparue, il fait des ravages dans un monde marqué par la violence. Dans ce film qui multiplie les scènes brutales, Yakusho réussit à faire ressurgir un être humain complexe qui oscille entre agressivité et désespoir et dont la folie s’empare de plus en plus.

Dans les films de Kiyoshi Kurosawa, tels que Cure (Kyua, 1997), Charisma (Karisuma, 1999), Séance (Korei, 2000), Doppelgänger (Dopperugenga, 2003) et Rétribution (Sukebi, 2006), Yakusho incarne un personnage confronté à ses pulsions violentes ou à un monde étrange. Ainsi le policier Takabe, le protagoniste de Cure, mène une enquête obsessionnelle sur des meurtres en série, à tel point qu’il finit par s’identifier au meurtrier. Kurosawa critique une société en proie au crime et à la violence, dans un mélange de réalisme et de fantastique et trouve dans le versatile Yakusho, avec qui il a collaboré huit fois, son acteur idéal, capable d’exprimer la double personnalité de ces personnages au bord de la folie ou le désespoir du voleur (Tokyo Sonata, 2008) dans le Japon secoué par la crise économique. Mais Yakusho ne brille pas seulement dans l’interprétation de personnages déchirés ou hantés dans le cadre de films d’horreur. Ce sont ses portraits d’hommes ordinaires en proie à une force inquiétante qui sont captivants.

Dans Shall We Dance ? (Sharu wi dansu ?, 1996, Masayuki Suo), la manière de l’acteur inspire l’histoire d’un homme qui quitte les sentiers battus. Yakusho est Sugiyama, un employé père de famille, attiré par une jeune femme à la fenêtre d’une école de danse, qu’il voit chaque soir du train qui le ramène du travail. Sugiyama commence à prendre des cours de danse de salon – activité désapprouvée au Japon – pour se rapprocher de l’inconnue. Sa vie calme et sans incidents change peu à peu ; le conformiste ose exprimer une opinion personnelle, il s’engage même en faveur d’un collègue harcelé. Le jeu de Yakusho révèle la lutte intérieure de Sugiyama quand celui-ci met pour la première fois le pied dans l’école de danse ; ses mouvements, au début encore maladroits, finissent par être élégants, exprimant sa libération.

Portraits humains de personnages historiques

Parmi les rôles notables de Yakusho, il y a ceux de personnages de l’histoire récente, dont l’écrivain de Chronicle of My Mother (Waga haha no ki, 2011, Masato Harada), un film inspiré du roman autobiographique de Yasushi Inoue. Le jeu très naturel de Yakusho évoque l’auteur célèbre – mélange de réalité et de fiction – dans son milieu familial, entouré de sa femme, de ses trois filles et de ses deux soeurs, ainsi que de la mère à qui il ne cesse de reprocher de l’avoir abandonné quand il avait 8 ans. Le motif de l’abandon est le moteur de sa créativité artistique. La démence de la mère devient le thème crucial du film, révélant que le fils, malgré sa rancune, est plein de tendresse envers la vieille femme, une tendresse qui passe aussi dans le regard de l’acteur et qui anime tout son jeu.

Mais surtout Yakusho a joué l’amiral Isoroku Yamamoto, un des grands héros japonais de la Seconde Guerre mondiale, et Korechika Anami, le dernier ministre de la Guerre avant la capitulation de l’Empire, le 15 août 1945. Les deux personnages ont été, par ailleurs, interprétés par Toshiro Mifune dans les années 1960 et 1970. Admiral Yamamoto (Reng kantai shirei ch kan: Yamamoto Isoroku, 2011, Izuru Narushima) suit le discours historique tel que les films avec Mifune et d’autres l’ont fixé dans le Japon de l’après-guerre, tranchant le conflit entre la marine et l’armée en faveur de la marine. Celle-ci apparaît comme protectrice de la paix, face à l’armée belliqueuse. Yamamoto est dépeint comme un homme très humain, concerné par le destin des jeunes marins et des pilotes sous son commandement. Il est, tout comme le Yamamoto joué par Mifune, un homme modeste et plein d’humour. Et un bon vivant, avec une faiblesse pour des sucreries.

Le film de Narushima ne réinvente pas Yamamoto, mais reproduit l’image connue de l’amiral populaire comme l’homme mettant en garde contre la guerre avec les États-Unis, car prévoyant la catastrophe future. Le regard de Yamamoto exprime son horreur quand il apprend que la déclaration de guerre était arrivée à Washington avec du retard. Un petit geste – il passe la main sur sa tête légèrement penchée – exprime la honte qu’il éprouve. Néanmoins, c’est lui, l’homme de l’attaque de Pearl Harbor. Le film ne cesse de répéter son point de vue, selon lequel les soldats seraient des diplomates plutôt que des combattants. Son but est de mener la bataille décisive qui offrira aux Japonais des conditions plus favorables pour négocier. Cette idée frôle l’obsession sans que le film l’explore de manière critique. Admiral Yamamoto est une hagiographie qui représente Yamamoto comme le sincère défenseur de la paix.


Koji Yakusho, Admiral Yamamoto (Izuru Narushima, 2011)

Le jour le plus long du Japon (Nihon no ichiban nagai hi ketteiban, 2015), de Masato Harada, traite des derniers mois du conflit, jusqu’au 15 août 1945. Un des personnages-clés est le ministre de la Guerre, Korechika Anami. Deux ans après la mort de Yamamoto, dans un pays qui manque de ressources, il s’accroche encore, malgré les destructions d’Hiroshima et de Nagasaki, à l’idée d’une ultime bataille sur le sol japonais. Pourtant, son intransigeance est aussi une ruse dont il se sert afin d’empêcher les membres de l’armée les plus fanatiques de se révolter. C’est en prétendant que la guerre va continuer qu’Anami cherche à rassurer les jeunes officiers qui ont fait une tentative de coup d’État, le soir du 14 août. Il ne cesse de répéter qu’il n’agit que dans l’intérêt de la nation et de l’empereur, son symbole suprême. Tel Yamamoto, il s’oppose aux missions suicidaires. “Ne faites pas l’erreur. Une mission qui ne compte que sur la mort est opposée à l’esprit des samouraïs. Elle profane les forces impériales.” Son propre seppuku, la nuit du 14 au 15 août, est le sacrifice grâce auquel il expie les fautes de la nation, afin de céder la place à une nouvelle génération et à un futur sans armée, pour lequel les jeunes soldats de 1945 sont censés préparer le terrain.

Dans les deux films, le charisme de Yakusho offre de formidables possibilités pour une identification héroïque qui, bien entendu, n’échappe pas à l’ambiguïté. Cette identification est encore renforcée par la dimension humaine des deux personnages que révèle le jeu de Yakusho. Yamamoto est dépeint comme un homme sympathique, un gourmand qui ferme les yeux avec délice quand il consomme son plat préféré – les boulettes sucrées. Il est plein de tendresse quand il offre un cadeau à une petite fille dans un restaurant. De même, le personnage d’Anami joué par Yakusho est un homme jovial et pragmatique, un militaire discipliné qui ose briser l’étiquette en arrangeant l’uniforme de l’empereur en public.

Retour à un passé plus lointain

Courage, loyauté, obéissance – valeurs attribuées aux samouraïs – ne cessent d’être évoquées dans ces deux films de guerre. Dans des films situés à des périodes où la caste des guerriers régnait encore sur le Japon, Yakusho incarne d’autres personnages historiques. Il joue Shibata Katsuie, le vassal principal de Nobunaga Oda, le premier des trois unificateurs du Japon au XVIe siècle, dans Kiyosu kaiji (2013, Koki Mitani), une approche humoristique de la célèbre conférence de Kiyosu, tenue en 1582 pour décider de la succession de Nobunaga.

Shibata est un homme âgé, dépeint comme un rustique samouraï de la campagne, qui préfère des vêtements simples à l’habillement raffiné de ses rivaux. Maladroit envers les femmes et ignorant l’étiquette, il n’hésite pas à exprimer directement ses émotions. Yakusho saisit à merveille ce personnage à la fois grossier et touchant. Ainsi fait-il preuve de son grand talent comique quand Shibata fait des grimaces sous l’influence de l’alcool ou quand il saute de joie après avoir reniflé le tissu de son kimono encore imprégné de l’odeur du parfum de la femme dont il est follement amoureux.

Le rôle secondaire de Ieyasu dans Sekigahara représente un véritable tour de force de la part de l’acteur. Le personnage central du film est Matsunari Ishida (Jun’ichi Okada) que Harada présente comme un homme honnête et empathique. Il lui oppose son rival Ieyasu, dépeint comme un grand manipulateur, un intrigant qui n’est intéressé que par le pouvoir. Le jeu de Yakusho est extrêmement original. Son Ieyasu est un homme plus grand que nature, voluptueux et plein de vie, que Yakusho traduit avec de grands gestes et une mimique très expressive, tout en dévoilant son côté secret par un sourire malicieux et un regard attentif. Une des scènes témoignant le mieux de la vivacité de son jeu est celle où Ieyasu se met à courir sur le balcon afin de mieux voir le champ de bataille et, observant la mise en place des armées, s’excite comme un spectateur de match de football. Dans l’attente d’un message important, le puissant homme se ronge les ongles. Tel un enfant, il imite joyeusement un guerrier sur un cheval au galop, portant le horo (sorte de vêtement protecteur fixé au dos de l’armure) qu’il venait de fabriquer de ses propres mains. Cette énergie, cette joie immense – ce sont elles qui imprègnent le jeu de Yakusho et qui le rendent si remarquable.

Image de garde
Koji Yakusho, Sekigahara (Masato Harada, 2017)